Ressorts Poétiques

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

René Char – « Les compagnons dans le jardin. »

« Au fil des années et de mes errances photographiques, j’ai accumulé des objets chinés, ou bien trouvés au sol. Cette collecte est une démarche photographique: « récolter » un objet, c’est le sortir de son cadre pour l’amener sur un autre plan, lui donner un sens nouveau. Ces objets m’attirent, j’aime les regarder, de près ou de loin, et leur vie se raconte à moi  à travers leurs défauts, dans les traces laissées par le temps. Dans mes autres séries c’est le même processus qui déclenche le choix d’une prise de vue.

Ces objets sortent alors de leur simple anonymat , pour être éligibles, dignes de représentation, comme cet « à côté des choses » dont parle Eggelston dans « The Democratic Forrest ».  Avec eux, je constitue mon Atlas, au sens de Gerhard Richter.

Parmi tous ces objets, je me rends compte que la figure du ressort est omniprésente. Lorsque je le trouve, le ressort est dysfonctionnel, son équilibre est rompu: l’associer aux autres objets de mon Atlas, c’est lui donner une fonctionnalité nouvelle.

Ces installations sont des sculptures éphémères, que je crée uniquement pour mes prises de vues. Je cherche les forces entre l’objet et le ressort,qui, en s’opposant, vont créer l’équilibre. Je crée, a ce moment précis une coïncidence.  La photographie est là pour saisir ces installations dans cet instant précédent l’effondrement :  en somme, c’est photographier ce monde avant son éminente disparition.

J’ai choisi un fond noir, en référence au traitement du clair-obscur de l’Ecole Flamande. Cette technique consiste à moduler la lumière sur un fond d’ombre, en créant des contrastes propres à suggérer le relief et la profondeur. Une des autres caractéristiques de l’Ecole Flamande, c’est l’extrême précision de l’objet : pas de flou, une netteté absolue :

« Ce dont je ne cesse de parler dégage une pureté, une rigueur, une immédiateté qui s’obtiennent par absence de prétention à l’art, dans une conscience aiguë du monde. » Walker Evans

C’est fort de cette obédience aussi et par amour de la matière révélée par cette netteté que ce choix esthétique s’impose à moi. 

Chaque sculpture photographiée occupe pleinement lespace de la prise de vue : une seule proportion : celle du cadre. 

Pour finir, je vous fais part de deux citations qui, à mon sens, soutient ma démarche. La première, de Richter« Mes tableaux sont sans objet ; mais comme tout objet, ils sont lobjet deux-mêmes. Ils nont par conséquent ni contenu, ni signification, ni sens ; ils sont comme les choses, les arbres, les animaux, les hommes ou les jours qui, eux aussi nont ni raison d’être, ni fin, ni but. Voilà quel est lenjeu.» (in Notes, 1984) et la seconde d’Evans « Ces objets doivent être pris, sentis, éprouvés par chacun comme le photographe le fit sur le terrain lorsquil les trouvalorsquon arrache ces objets à leur contexte dorigine : cest exactement leffet ressenti par le photographe lorsquil agit ainsi, toujours et partout, avec son appareil » (1971- Galerie d’art de Yale). »

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